SOCIETE

CATASTROPHE LUBRIZOL ROUEN – CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVA

Silence radio sur l’incendie gigantesque de l’usine Lubrizol à Rouen. Le spectaculaire incendie qui s’était déclenché dans la nuit de mercredi à jeudi n’est pas sans risques !

Créée en 1954 sur les bords de Seine, l’usine Lubrizol, où travaillent environ 400 employés, fabrique et commercialise des additifs qui servent à enrichir les huiles, les carburants ou les peintures industrielles. L’usine appartient au groupe de chimie américain Lubrizol Corporation, lui-même propriété de Berkshire Hathaway, la holding du milliardaire et célèbre investisseur américain Warren Buffett. Comme tous les établissements manipulant des matières inflammables ou explosives, l’usine est classée SEVESO, un dispositif qui tire son nom d’une catastrophe survenue dans le nord de l’Italie en 1976.

Ce n’est pas la première fois que cette usine a des problèmes. Le 21 janvier 2013, Lubrizol répandait une très forte odeur dans toute la Métropole rouennaise suite à une fuite de gaz, le mercaptan, l’entreprise sera condamnée à une amende de 4000 euros. En septembre 2015, une fuite de près de 2.000 litres d’huile minérale se déversent dans le réseau d’évacuation des eaux pluviales après un incident d’exploitation.

Le préfet avait autorisé en début d’année l’augmentation des capacités de stockage de produits dangereux !

L’évènement s’inscrit dans une histoire longue de la gestion des catastrophes industrielles et la régulation des risques, on ne protège pas assez les populations, parce que l’Etat protège avant tout l’industrie et ses produits. Depuis ses accidents sur le site de Lubrizol, aucunes mesures n’ont été prises, bien au contraire, puisqu’en juin 2018 le gouvernement a publié un décret qui réduit le périmètre des projets soumis à évaluation environnementale. Parmi les installations concernées figurent les installations SEVESO.

Suite à cet assouplissement de la réglementation décidée par le gouvernement de Macron, le préfet de Normandie avait donc légalement autorisé en début d’année l’augmentation des capacités de stockage de produits dangereux. Avec les syndicats très actifs dans la vallée, le puissant réseau des entrepreneurs de Rouen est aussi impliqué dans la gestion du site à risque, la société Normandie Logistique est dirigée par le représentant du MEDEF qui est aussi le responsable de la zone portuaire de Rouen. On peut légitiment penser à des petits arrangements.

Le système d’alerte n’a pas fonctionné !

La catastrophe de 2019 soulève plusieurs problèmes, si depuis l’âge industriel nous vivons en permanence avec une épée de Damocles au-dessus de nos têtes, le pire est à craindre quand le malheur arrive, et c’est arrivé en Normandie dans la bonne vieille ville de Rouen.

L’alerte est donnée bien après l’explosion de l’usine dans la nuit, en effet, c’est au petit matin que les rouennais découvrent le désastre, il est déjà trop tard. Le système d’alerte n’a donc clairement pas fonctionné, pourquoi chaque commune n’a-t-elle pas activé sa sirène plus tôt ?

Air Normand refuse de divulguer ses résultats !

L’angoisse des habitants de Rouen commence, ils ont fait l’objet d’une mesure de confinement sans trop d’informations, la mort de Jacques Chirac occupe toute la sphère médiatique, la catastrophe devient un fait divers. A Rouen, Air Normand refuse de divulguer ses résultats le jour de l’explosion de l’usine (ça pourrait porter à confusion selon l’organisme).

Alors qu’un nuage de fumée « odorant mais sans toxicité aiguë » long de 22 km et large de 6 km s’est constitué suite à l’incendie, plusieurs Ministres défilent en Normandie. Agnès Buzin, ministre de la Santé, déclare quand même que « la ville est clairement polluée », pour ceux qui ont du mal à comprendre. La crainte d’une pollution de la Seine plane, le plan Polmar a été activé en prévention.

De la suie tombe sur la ville. Il pleut du pétrole !

Les rues de Rouen sont désertes, on n’y croise que quelques piétons pressés, écharpe ou foulard sur le visage. Avec l’arrivée de la pluie, c’est du pétrole sous forme de suie qui tombe sur la ville et la campagne du Pays de Bray vers la Picardie.

Les rouennais constatent que des résidus noirs d’hydrocarbures se sont déposés partout dans l’espace urbain. Dans la région de Rouen toutes les cultures sont mortes, on rentre le bétails et le lait va à la poubelle. On retrouvera du « pétrole tombé du ciel » jusqu’à Douai, et bien plus loin encore.

Les indices de dysfonctionnements et de failles dans la surveillance s’accumulent. Il y a des manquements graves dans le déroulement de cette catastrophe, la communication de l’Etat est très silencieuse avec les éléments de langage habituels, les experts et les politiques défilent sur les chaînes infos, l’avantage étant d’assurer une cohérence entre les différents discours : « lavez-vous bien les mains après avoir touché la suie » ou encore « ne mangez plus vos légumes », etc. : rien de vraiment rassurant, on parle aux rouennais comme à des enfants.

Lavez-vous bien les mains après avoir touché la suie !

Le gouvernement n’est pas à la hauteur de la catastrophe, ils suivent des consignes avec des critères bien établis, alors que sur le terrain, dans le monde réel, c’est toute la population de Rouen et des alentours qu’on abandonne à son triste sort, le cauchemar devenu réalité.

Une enquête pour déterminer les causes de l’accident a été ouverte par le parquet de Rouen. De nombreux élus de la Métropole demandent que l’Etat reconnaisse l’incendie de l’usine Lubrizol comme étant une « catastrophe technologique ». Mais selon les déclarations du Premier ministre, mardi 1er octobre 2019 à l’Assemblée nationale, l’état de « catastrophe technologique » ne devrait pas être reconnu. Ce dispositif permet d’indemniser les victimes et de bénéficier rapidement d’une couverture assurance.

Plusieurs produits sont dangereux, voire potentiellement mortels !

Pas de toxicité aiguë selon le gouvernement, mais la Préfecture de Seine-Maritime a publié le 1er octobre 2019 la liste des produits chimiques stockés à l’usine Lubrizol de Rouen, qui a brûlé le 26 septembre. Sciences et Avenir a passé en revue la dangerosité des produits cités, plusieurs sont dangereux, voire potentiellement mortels.

Tous les produits ne sont pas dangereux, cela dépend de la quantité présente, du devenir des molécules après avoir brûlé et de la manière dont on est exposé. Les produits présents dans les plus grandes quantités sont classés cancérogènes, voire mortels en cas d’ingestion ou de pénétration dans les poumons. On évoque aussi la présence de produits radioactifs sur le site de Lubrizol.

Une semaine après l’explosion, il y a des hospitalisations et des malaises, des cas de toux, vomissements, vertiges et maux de têtes. Des enseignants en grève veulent alerter les parents d’élèves et les autorités, les écoles ferment. On trouve des morceaux du toit en amiante dans les jardins. Face à l’omerta, les habitants de Rouen n’en peuvent plus, un collectif citoyen est monté pour engager des poursuites contre l’Etat et Lubrizol, des Maires vont aussi porter plainte contre X.

Collectif Lubrizol sur facebook : COLLECTIF LUBRIZOL

La quantité de produits brûlés est aussi revue à la hausse. Alors que la préfecture de Seine-Maritime a annoncé il y a quelques jours que 5253 tonnes de produits sont partis en fumée, celle-ci a indiqué vendredi que d’autres produits ont également été atteints dans l’usine voisine, de la société Normandie Logistique. Cette entreprise abritait 9050 tonnes de produits au 26 septembre, dans trois bâtiments.

On ne rêve pas, il faut attendre une semaine pour s’apercevoir que ce n’est pas 5 000 tonnes de produits toxiques qui ont brûlé, mais peut-être le double stockés dans des lieux qui ne sont même pas sous un classement SEVESO !

Il y a un certain nombre de composés cancérogènes qui ont brûlé !

Si la Ministre Agnès Buzyn annonce des résultats « très rassurants » pour les dioxines », le mardi 8 octobre Atmo Normandie présentait des résultats d’analyses dans l’air sous le panache de fumée, certains révèlent des taux élevés de dioxine, notamment dans le village de Préaux (Nord-Est de Rouen) presque quatre fois plus élevés que la normale.

« Ces résultats veulent dire qu’il faut faire des examens complémentaires, mais ils ne permettent pas d’être rassurants, détaille Jean-Grançois Gehanno, professeur au CHU de Rouen, qui a analysé les résultats. Il y a un certain nombre de composés cancérogènes qui ont brûlé, si ça se stocke et que les populations continuent à être exposées, il y a un potentiel risque à long terme. »

Les services de l’État n’étaient pas informés des quantités de matières dangereuses stockées chez Normandie Logistique !

Dans des documents obtenus par Konbini News, on découvre que Lubrizol avait pu installer un « fumoir extérieur non clos », à une vingtaine de mètres du bâtiment de stockage qui a brûlé. Ce lieu a été approuvé par les services de la préfecture de Normandie, l’inspection du travail, la ville de Rouen, le service départemental d’incendie et de secours. Depuis les lois de décentralisation, il est ainsi impossible de vérifier si le fumoir est construit conformément aux plans fournis par l’exploitant.

La présence d’un fumoir non clos dans l’enceinte d’une usine SEVESO était une véritable aberration. Il y a eu des alertes sur la sécurité tenus par Gabriel Ullmann, expert environnement et consultant pour Lubrizol dans les années 1990. Ce dernier était aussi commissaire-enquêteur auprès des tribunaux mais a été radié par le préfet de l’Isère pour avoir donné un avis défavorable sur un projet d’agrandissement de 300 hectares d’une zone industrielle de Lyon.

Autre révélation, faite par Le Monde : les services de l’État n’étaient apparemment pas informés des quantités de matières dangereuses stockées chez Normandie Logistique. Pourtant, dans le hangar de l’entreprise qui a aussi brûlé, de nombreux produits Lubrizol y étaient stockés. L’exploitant de ces entrepôts n’a jamais indiqué clairement à l’administration les quantités stockées, indique une note interne que s’est procurée Le Monde.

Niveau bobards du web (les fake news du complot), les médias indiquent que de nombreuses informations mensongères et alarmistes ont été relayées sur les réseaux sociaux. En réalité il n’y a pas une seule FAKE NEWS, à l’exception faite d’une usine chinoise qui explose présentée comme étant à Rouen, la catastrophe de Lubrizol étant déjà assez spectaculaire, il s’avère difficile de fabriquer des mensonges.

Etrangemment, on assiste a la publication de faux, une technique bien rodée, mentir c’est aussi falsifier la vérité. Il y a cette image d’oiseaux morts sur une route en Louisiane qui tourne en boucle dans la presse alors qu’il y a vraiment une photo avec des oiseaux morts en bord de Seine à Rouen prise juste après la catastrophe. On ne sait pas si les oiseaux du bord de Seine ont été intoxiqués par les fumées de Lubrizol, il faudrait faire des analyses, mais nous savons que les oiseaux sont vingt fois plus sensible que l’homme aux gaz toxiques.

On fait passer les rouennais pour des hystériques !

Selon le magazine Les Echos, les pouvoirs publics ont perdu la bataille de la communication. Deux semaines après l’incendie, le léviathan politico-médiatique commence la mise en place de sa stratégie de défense, alors que les populations continuent à être exposées aux toxiques et qu’il y a de nombreux témoignages sur les réseaux sociaux, on fait passer les rouennais pour des hystériques.

Dans un entretien accordé à BFMTV, pour la directrice générale de Lubrizol France, « il faudra prouver que la pollution est liée à l’incendie ». Lubrizol est aussi une catastrophe économique pour le bassin de Rouen et ses entreprises, le port est le premier exportateur de céréales d’Europe occidentale. Il est clair que vu l’ampleur du désastre tout le monde ne sera pas éligible à un dédommagement, on a tous en mémoire Tchernobyl, le procès AZF et l’affaire de l’amiante en France.

Il y aurait d’autres substances toxiques à surveiller !

Deux semaines après l’incendie, l’agence nationale de sécurité sanitaire et de l’alimentation et l’institut national de l’environnement industriel et des risques recommandent d’élargir la liste des substances à rechercher pour évaluer l’impact du feu. Si la première liste des substances à surveiller après l’incendie était « pertinente » (Dioxines, furanes, PCB, hydrocarbures, etc.) assurent l’agence, elle suggère d’élargir la liste des substances à rechercher à d’autres traces métalliques (nickel, arsenic inorganique, zinc), aux phtalates ainsi qu’aux retardateurs de flamme utilisés par les pompiers. L’agence recommande également de rechercher certaines substances dans l’alimentation animale (fluor, mercure, plomb, dioxines, furanes …).

Le 11 Octobre, trois Ministres viennent à Rouen annoncer que l’Etat met en place un « comité pour la transparence et le dialogue ». Les autorités se sont lancées dans une frénésie d’échantillonnage où tout doit être contrôlé. Tout, sauf semble-t-il les victimes directes de la catastrophe, note, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ». C’est peu de dire que les leçons de SEVESO n’ont guère été retenues.

Courage aux 500 000 habitants de la capitale normande.

Close