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Le Village d’Astérix est-il en Normandie ?

Ils sont fous, ces Romains !

Les auteurs des célèbres aventuriers gaulois s’inspirent certainement de la Normandie et du Mont Saint Michel pour créer le village d’Astérix.

Dans l’album « Le Tour de Gaule d’Astérix », une carte dont les frontières sont en réalité celle de la France contemporaine avec le village d’Astérix en Armorique. Le village des irréductibles gaulois n’a pas de nom mais le dessinateur Albert Uderzo aurait reconnu avoir choisi inconsciemment le Cap d’Erquy comme cadre naturel de sa bande-dessinée tout en indiquant que l’on peut placer le village où l’on veut. Selon Uderzo « C’est le village pour les gaulois et c’est le village des fous pour les romains. Eux lui ont déjà donné un nom ! »

Au début de la série, l’empire romain représente l’occupation alors que le village gaulois incarne la Résistance. Petit à petit, César et ses légions en sont venus à représenter la modernité et l’urbanisation avec la destruction de la nature. Dans l’alcum « Le Domaine des Dieux » (1971), les romains décident d’entourer le village avec un complexe hôtelier et commercial pour convertir les Gaulois et dans « Le Devin » (1972) on voit deux prophètes imaginant les constructions de l’avenir. Le village Gaulois représente la résistance contre l’empire et la soumission des peuples par la conversion ou la force, la liberté.

L’affiche du film d’animation « Le Domaine des Dieux » (2014) est particulièrement parlante avec le chef sur son piédestal penché au milieu d’une orgie romaine et les deux colonnes du temple, et dans l’ombre le dieu César maître des cieux. Le village va devenir une simple attraction touristique, mais Astérix et Obélix vont tout faire pour contrecarrer les plans des romains avec l’aide du druide Panoramix et sa potion magique.

Pendant la guerre, Monsieur Albert Uderzo passait ses vacances dans la région de Saint-Brieuc et il lui arrivait souvent de venir à Erquy à vélo. A la veille de la sortie du 30ème album d’Astérix, il a survolé en hélicoptère le site d’Erquy et les plages de la région, ce qui a fait l’objet de nombreux articles de presse.

Bien que venue d’Italie, la famille Uderzo a aussi des liens affectifs avec la Normandie. Le dessinateur aurait donc utilisé la plage de Saint-Michel en Bretagne avec ses rochers pour le dessin de son village d’irréductibles, tout en s’inspirant de l’histoire de la Normandie, de la mythologie et les actualités de l’époque pour les scénarios avec son compère Réné Goscinny et sa plus fameuse création, Astérix, dont les noms des deux héros trouvent leur origine dans l’atelier typographique de son grand-père maternel : astérisque et obèle.

Le village des Gaulois en Armorique est générique, il n’existe pas. Pour essayer de le localiser il y a un dessin dans l’album « Le Domaine des Dieux » indiquant que le village est situé juste à droite des rochers de la plage. Si la région du Cap d’Erquy inspire Albert Uderzo, alors le véritable village de nos aventuriers serait dans la commune de « Pléhérel » et les champs dans les bourgs de « La Carquois » et « Plurien » à l’Ouest.

Il y a de nombreuses références à la Normandie et son histoire dans la série. Astérix utilise une gourde pour transporter sa potion, ce petit bidon serait la survivance d’une forme médiévale primitivement réalisée en bois pour conserver des boissons fermentées telles que le cidre. La potion magique serait donc un genre de cidre un peu spécial.

Dans l’album « Le Tour de Gaule », Astérix parle en Normand et lance « un P’TêT que nous arrivons Obélix » devant la pancarte indiquant Rotomagus (Rouen). Dans cette première ville étape, Astérix et Obélix ne cherchent pas à obtenir une spécialité gastronomique locale, c’est logique puisqu’ils commencent l’aventure et sont encore en Armorique.

Une fois dans la cité de Rotomagus, les deux amis fuient vers la Seine et profitent d’un bateau loué par un couple de Romains en croisière pour aller vers Lutèce (Paris). C’est exactement la route des Vikings remontant la Seine avec les Drakkars pour arriver jusqu’à Paris et ainsi obtenir la Normandie en 911.

Il y a un confusion permanente entre Bretagne et Armorique. Le nom « Armorique » désignait un large territoire celto-gaulois avant la conquête romaine et la création de la Gaule Lyonnaise, il s’étendait au moins jusqu’à la Seine. Selon des historiens, l’Armorique désignait toutes les terres en bordure de la Manche.

Cette partie maritime de la Gaule avec son arrière-pays se nommait alors en celtique continental ou gaulois Aremorica « le pays qui fait face à la mer », le pays des Aremorici « ceux qui habitent devant la mer, près de la mer ». Les géographes grecs Posidonios et Strabon décrivent les Armoricains comme issus du groupe des Gaulois belges.

Le peuplement de l’Armorique est Celto-Gaulois, l’expansion des groupes celtiques indo-européens a coïncidé avec l’apparition de la civilisation de La Tène (vers -500) succèdant au Hallstatt (1300 à 400 av. notre ère). Les Celtes représentent la première manifestation dans l’histoire du monde antique de forces civilisatrices issues de l’Europe continentale, mais, à la différence des Romains et des Grecs, ils vivent à l’état tribal.

Il est intéressant de noter qu’en 297, sous l’empereur Dioclétien, la Lyonnaise fut divisée en deux provinces et que la Lyonnaise seconde ou lyonnaise armoricaine avait pour capitale Rotomagus (Rouen). Les frontières de cette province correspondent approximativement à celles de la Normandie actuelle, et cela bien avant l’arrivée du rebelle Viking Rollon (Hrôlfr) banni de Norvège par son roi.

La Normandie est donc bien située en Armorique historique et c’est même son premier nom en tant que province romaine avant de devenir un duché de 911 à 1469, et finalement une région française connue dans le monde entier avec sa longue et incroyable histoire à travers les siècles.

Au début des albums de la série « Astérix le Gaulois », le village est toujours indiqué avec une loupe sur la carte de la Gaule sous domination romaine, un aigle jupitérien est planté sur la France. Dans la loupe, on reconnait bien la Normandie avec la pointe du Cotentin, et on imagine la baie du Mont Saint Michel et les îles anglo-normandes.

La « merveille de l’Occident », comme il est parfois surnommé est réputée comme étant une cité fortifiée indestructible et imprenable depuis sa construction sur une ancienne tombe et une première église en l’an 709. En 849, le royaume unifié de Bretagne annexe les terres sur lesquelles est situé le Mont. En 911, Charles III donne une partie de l’ancienne Neustrie aux Vikings qui prit le nom de Normandie.

En 933, le roi des Francs Raoul donne le Cotentin au duché de Normandie. En l’an 966, les bénédictins normands commence la fondation de l’abbaye. En 1103, des travées s’effondrent sur le dortoir suite à un orage, puis en 1112, la foudre frappe à nouveau et réduit à l’état de ruines la plupart des bâtiments. En 1136, tout est reconstruit.

En 1204, le breton Guy de Thouars allié du roi de France, entreprend le siège du Mont. Après avoir incendié le bourg et massacré la population, le breton est contraint de battre en retraite sous les puissantes murailles. En 1424, les anglais assiègent l’édifice, mais le système défensif est tellement solide et bien conçu que rien ne parvient à l’ébranler, les anglais se replient de la baie.

En 1472, Louis XI fait transformer une partie de l’abbaye en prison, puis l’édifice sera pillé et saccagé sous la révolution française. En 1863 l’empereur Napoléon III met fin à 300 ans de vie carcérale au Mont, une longue restauration peut ainsi commencer jusqu’à notre époque avec de nouveaux aménagements et la renaissance de la merveille.

Les auteurs s’inspirent certainement de l’histoire mouvementée de la Normandie et du Mont Saint Michel, il y a un autre lien avec le casque ailé d’Astérix. Le casque celtique est un constituant du costume de guerre des Celtes, mais les Gaulois n’ont jamais porté de casque pourvus d’ailes comme les divinités mythologiques Thor et Hermès qui ont des casques ailés, tout comme Saint Michel a des ailes pour monter au ciel avec sa précieuse épée, une lance, et son bouclier.

Le Hermès (Mercure) de la mythologie est un avatar de Saint Michel, le chef des milices célestes est le messager des dieux et guide les héros. Le personnage d’Astérix est donc très proche de Hermès et de l’Archange Saint Michel au sommet de son Mont, la statue de notre aventurier sur un rocher géant en plein milieu de son parc d’attraction est encore un indice. Astérix s’oppose aux envahisseurs romains et à l’empire comme l’Archange Saint Michel combat le serpent-dragon dans le ciel.

L’Archange a plusieurs noms (Georges, Jordi, etc.) et il aurait une origine très ancienne depuis l’Egypte et ses mystères, il est presque toujours placé sur un rocher ou un Mont comme dans sa version romaine du Mont Gargan de Rome. En Vendée, nous trouvons le Saint Michel Mont Mercure, au point culminant de la région attestant le lien avec Hermès.

Il y a des indices sur la localisation du village dans le neuvième album de la série « Astérix et les Normands » adapté en dessin animé en 2006 sous le titre « Astérix et les Vikings ». Dans cet album au scénario impeccable, René Goscinny prend un malin plaisir à mélanger les références aux Normands scandinaves avec celles des Normands de l’actuelle région.

Les Vikings débarquent sous la pluie, ils chantent « Ma Normandie » (l’hymne officiel de la Normandie de Frédéric Bérat), font des réponses de Normand, utilisent du Calva comme une sorte de potion magique et nous trouvons beaucoup de crème dans leur cuisine. Il y a aussi une référence au « Débarquement en Normandie » du 6 juin 1944.

L’histoire d’amour entre le jeune Goudurix au style très parisien et la fille du chef Viking, est certainement un clin d’oeil des auteurs sur la création de la Normandie. Nous retrouvons les grands voyageurs Vikings dans l’album « La Grande Traversée » avec la découverte de l’Amérique et l’invasion de l’Angleterre par les Normands de Guillaume le Conquérant dans l’album « Astérix chez les Bretons ».

En étudiant le plan du Parc Astérix il n’y a plus d’équivoque possible, c’est bien la région normande que l’on reconnait au premier coup d’oeil avec les Vikings situés dans le Contentin et son visage stylisé. C’est magique ! P’TêT ben qu’Astérix est un Normand.

Il y a une curiosité avec la commune de Beauvoir dans le site du Mont, le bourg s’appelait Astériac avant un changement de nom en l’an 789. Beauvoir est parfois considéré comme le primitif Asteriacus, mentionné dans la Revelatio, composée peu après 850, comme de « villa que dicitur nunc Asteriacus », hypothèse qui ne semble reposer que sur le fait que Beauvoir est la paroisse la plus proche du Mont-Saint-Michel. Asteriacus est une formation toponymique gallo-romaine, basée sur le nom de personne Asterius, dérivé d’aster, astre en latin, suivi du suffixe d’origine gauloise -acum marquant la propriété.

En astronomie, un « astérisme » est une figure remarquable dessinée par des étoiles particulièrement brillantes. En 2017, l’astéroïde de la ceinture principale (300928) Uderzo est dédié à l’auteur, rejoignant ainsi les précédents (35268) Panoramix, (35269) Idéfix, (29401) Astérix et (29402) Obélix.

En 2017, dans le 37e tome « Astérix et la Transitalique » par le dessinateur Didier Conrad et le scénariste Jean-Yves Ferri, la carte du village gaulois dans la loupe disparait ainsi que la présentation des personnages. Habituellement situées en ouverture des albums d’Astérix, ces deux planches ont été éclipsées, selon l’éditeur Hachette, « C’est un parti pris éditorial ».

* Ils sont fous, ces Romains !

Illustrations © Dargaud – Hachette / René Goscinny – Albert Uderzo

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